Thanksgiving : Une fête de la gratitude et de la gratuité

Par Charles Sellen, Fulbright NGO Leader 2019-2020

J’ai la chance d’être accueilli durant cette année par la Lilly Family School of Philanthropy, le plus grand laboratoire au monde spécialisé sur l’étude de la générosité. Les collègues y conduisent des travaux de recherche interdisciplinaires : économie, sociologie, anthropologie, histoire, psychologie, science politique, gestion et management, etc. De quoi nourrir ma curiosité sur le sujet.

En cette fin d’automne, un événement vient connecter théorie et pratique de l’altruisme : des amis m’invitent à fêter Thanksgiving dans leur famille.

Lui est d’origine caribéenne ; elle est originaire d’Asie. Tous deux sont nés à l’étranger et ont grandi aux États-Unis. Leurs parents ont fêté Thanksgiving dès leur arrivée sur le territoire, une manière peut-être d’exprimer leur reconnaissance envers cette terre d’immigration offrant tant d’opportunités. Aussi cette fête est-elle importante pour eux, comme pour les Américains de toutes origines ou confessions religieuses.

Que fait-on à Thanksgiving ?

On prend juste le temps de partager un bon moment. D’abord autour des fourneaux – ce qui ne manque pas de nous intéresser, nous Français – puis autour d’une bonne assiette. La commensalité, nous disent les ethnologues, est le fait de tisser des relations sociales autour de la table (mensa en latin). Une tradition qui s’est peu à peu perdue à l’ère du fast-food, mais qui renaît lors de ces festivités.

On cuisine donc longuement ensemble avant de déguster ces plats traditionnels : dinde farcie (turkey with stuffing), purée de pommes de terre (mashed potatoes), gratin de patates douces et chamallows (candied yam), gelée de canneberges (cranberry jelly), cocotte de haricots verts (green bean casserole), tarte à la citrouille (pumpkin pie).

Mais d’où vient Thanksgiving ?

En novembre 1620, le navire Mayflower accoste à l’extrémité du cap Cod, près de Boston, avec à son bord les « Pilgrim Fathers » (Pères pèlerins) fuyant les persécutions religieuses d’Europe. Ils fondent la colonie de Plymouth, à l’abri de la baie. Pendant un premier hiver rude, la moitié des pèlerins décède. Au printemps, ils tentent de se constituer des réserves, mais ils trébuchent sur l’hostilité du milieu naturel qu’ils méconnaissent. Heureusement, une tribu locale, les Wampanoag, va tout leur apprendre : cultiver, chasser, pêcher, pour survivre. Premier exemple de gratuité pure, car les Indiens d’Amérique n’attendent rien en retour de cet enseignement vital.

Pour les Européens, cet apprentissage est une véritable bénédiction, une manne tombée du Ciel. À l’automne 1621, ils souhaitent partager avec leurs hôtes les fruits de leur première récolte. Un banquet est organisé en témoignage de reconnaissance pour l’accueil amical des Indiens. Premier exemple de gratitude, qui répond à la gratuité, et motive une démarche sincère de « rendre ce que l’on a reçu ».

Peut-être s’agit-il là d’une source du phénomène de « give back » qui anime la tradition philanthropique américaine ? (Je me promets alors d’explorer cette hypothèse en retrouvant mon laboratoire !)

« The First Thanksgiving 1621 » par Jean Leon Gerome Ferris (1863-1930)
Source (œuvre dans le domaine public en France et aux États-Unis)

L’universalité de Thanksgiving

Dans le calendrier, cette fête coïncide avec les traditions agricoles millénaires de célébration de la fin des récoltes et des vendanges, que l’on retrouve dans la plupart des cultures du monde. C’est pourquoi elle est située le 4e jeudi de novembre aux USA, et le 2e lundi d’octobre au Canada (situé plus au nord, les récoltes y finissent plus tôt).

En 1863, aux heures les plus sombres de la Guerre de Sécession (« Civil War »), alors que le Nord et le Sud du pays s’entredéchirent, Lincoln consacre ce jour comme fête nationale. Il sait que tous les combattants, quel que soit leur camp, sont attachés à cette fête populaire. Dans sa grandeur, il cherche à dépasser l’opposition, à transcender le conflit. Visionnaire, il tente par ce symbole de cristalliser l’espérance d’une réconciliation nationale.

Aujourd’hui encore, aux États-Unis, les citoyens de toutes cultures, de tous horizons (et de toutes opinions politiques) se retrouvent dans cette fête entièrement laïque, qui pourtant revêt un caractère de quasi-sacralité, et dont la famille est l’épicentre. C’est le moment de l’année où les Américains voyagent le plus. On se retrouve, on se témoigne de l’affection, c’est la joie des retrouvailles.

Une bouffée d’oxygène entre deux vagues de consumérisme

L’automne est ici la haute-saison du consumérisme. Thanksgiving arrive à mi-chemin entre Halloween et Noël. Deux autres temps forts qui ont pris au fil des années une dimension très commerciale, et qui donnent l’impression d’un sens originel égaré.

À Thanksgiving, on ne distribue pas de sucreries par poignées, on ne s’offre pas des montagnes d’objets. C’est une fête universelle de la gratuité et de la gratitude.

Que nous enseigne Thanksgiving, au fond ?

La gratitude est un sentiment noble, valorisé dans toutes les traditions spirituelles ou religieuses.

Dans la course à l’accumulation matérielle, il est important de savoir faire une pause pour respirer, pour apprécier les bienfaits de la nature et les personnes joyeuses qui nous entourent. N’est-ce pas là l’essentiel, ce que l’on se remémore lorsqu’on perd un proche, lorsque la vie s’arrête ?

Les scientifiques commencent à mettre en évidence les vertus de la gratitude. Certains pensent qu’elle aurait des effets bénéfiques sur la santé. D’autres ont calculé que tenir un « journal de bord de gratitude » pouvait augmenter jusqu’à 25% le niveau de « bonheur » ressenti, avec un effet durable. D’autres enfin ont démontré, expérience à l’appui, qu’observer une personne témoigner de la gratitude à une autre suscite chez l’observateur une propension plus grande à aider la personne qui remercie. La gratitude jouerait ainsi une fonction centrale dans les relations sociales. Elle est aussi la clé de voûte d’une relation forte et durable entre les ONG et leurs donateurs.

Quant à elle, la gratuité est vitale, quel que soit le modèle de société préféré. Tout n’est pas – tout ne peut pas être – marchand. Dans le cadre d’une économie de marché, la valeur créée par la gratuité n’est « pas une valeur d’usage ou d’échange, mais une valeur de liens ».

Aussi la joie d’être ensemble, en famille ou entre amis, redonne-t-elle toute sa place à la relation humaine, dans un cadre chaleureux à l’approche du froid hivernal. Bref, pas besoin de s’offrir des « quantités d’choses … qui donnent envie d’autre chose » ou de croire « que le bonheur c’est d’avoir… de l’avoir plein nos armoires ».

La magie de Thanksgiving, c’est de replacer, le temps d’un long week-end, l’être au-dessus de l’avoir.

Pour aller plus loin :

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